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cet article est cense avoir paru dans le point du 26/10/06:



"Bobigny, capitale de la France malade

L'enquête qui accuse

Une fin d'octobre pourrie. Au ministère de l'Intérieur, dans les commissariats de banlieue comme chez les habitants des cités, on voyait avec inquiétude arriver le 27 octobre, anniversaire des émeutes de l'automne 2005. Il y a un an, à Clichy-sous-Bois, éclataient les premières émeutes qui allaient faire flamber les banlieues pendant deux interminables semaines. Pour beaucoup, les scènes de guérilla le week-end dernier à Grigny, dans l'Essonne (lire page 94), où un commando de voyous a incendié un autobus, prenaient des allures de répétition générale, après des embuscades répétées contre des policiers. Un rapport des Renseignements généraux publié par Le Figaro noircit encore le tableau : cette fois, avertissent les RG, les débordements seraient « structurés » et viseraient non plus les automobiles mais la police, « derniers représentants institutionnels dans certains secteurs ». En première ligne des violences de banlieue, le tribunal de grande instance de Bobigny. C'est là que viennent rendre des comptes les émeutiers des cités du « 9-3 » quand les policiers parviennent à leur mettre la main dessus. C'est cette institution que Nicolas Sarkozy montre du doigt comme symbole du laxisme et de la démission des magistrats. Le Point a décidé d'aller y voir plus près. Notre journaliste a passé deux semaines dans le blockhaus de Bobigny. Il n'a pas demandé d'autorisation préalable, qui n'aurait pu que lier les langues de ses interlocuteurs. Ils s'expriment pour cette raison de façon anonyme. Sollicités par Le Point, le président et le procureur du tribunal n'ont pas donné suite. Voyage dans les bas-fonds de la justice du « 9-3 ».

Jean-Michel Décugis

Mercredi « Sale bâtard, je vais te peta ta gueule, viens avec moi dehors. »

Il est 11 h 30. A l'entrée du tribunal, un jeune d'origine algérienne, crâne rasé et bras musclés, veut absolument en découdre avec un agent de sécurité qui l'a « mal regardé ». Bienvenue au TGI de Bobigny, deuxième tribunal de France. Ce matin, le détecteur de métaux est en panne. Du coup, chaque visiteur est contraint d'ouvrir son sac et de vider entièrement ses poches. Ce qui a le don d'en énerver plus d'un. Dans la file d'attente, qui s'étend sur une trentaine de mètres, ça parle français, arabe, roumain, espagnol et, bien sûr, verlan. Certaines femmes portent le hidjab (voile), d'autres le Walkman. Ici, cent vingt nationalités ont été recensées.

Pas de gendarmes en faction comme à Paris, mais de simples agents de sécurité en mal de respect. « On est régulièrement injuriés et menacés, se plaint un vigile. En cas de coup dur, ce sont les policiers du dépôt (1) qui interviennent. » Pas cette fois.

Il se passe toujours quelque chose au TGI de Bobigny. Le lieu n'offre guère plus de solennité que le Forum des Halles. La même architecture, avec des colonnes en béton, des plafonds de verre, des barres métalliques bleues et des briques roses. Le même brouhaha aussi. A midi, des gamins jouent au foot avec une petite balle devant l'entrée du tribunal pour enfants. Chaque but provoque des embrassades et des cris. Plus loin, au milieu de la salle des pas perdus, une bande s'attaque à de juteux cheeseburgers ou autre Big Mac achetés au McDonald's du coin. Un « bedo » (joint) circule aussi entre leurs mains. A quelques mètres, allongés sur des bancs en bois, plusieurs Africains font la sieste à l'abri des palmiers. Tout autour, par terre, des boîtes de Coca et des mégots écrasés. Ici, tout le monde fume, à commencer par les policiers et les huissiers, qui à chaque interruption d'audience « s'en grillent une » à la porte.

Depuis lundi, trois jeunes prévenus comparaissent devant la cour d'assises pour viols en réunion sur une jeune femme et sur un homme homosexuel avec actes de barbarie et tortures. Ils risquent la perpétuité. « Comment s'appelait votre précédente victime ? » interroge la présidente de la cour d'assises, Odile Mondineu-Hederer, devenue célèbre pour avoir mené les débats lors du procès en appel d'Outreau. « Je ne me rappelle plus, j'ai tourné la page », bredouille Hasid, 24 ans, déjà condamné à onze ans d'emprisonnement pour le viol de celle dont il a oublié le prénom. Petit rappel, donc : « C'était Céline, elle était mineure. »

Quinze jours plus tard, Hasid a remis ça dans un hôtel de Saint-Ouen. Avec ses deux coprévenus, Aymeric, 24 ans, et Mourad, 28 ans, ils se sont surtout attaqués à un jeune homosexuel de passage. Sept heures de coups et de viols répétés. La victime a eu les parties génitales et les fesses aspergées de produit toxique. Et a été ***** avec le flacon. Pour finir, ses agresseurs lui ont tagué dans le dos les noms de leurs cités, « Franc-Moisin », « Clos Saint-Lazare », avant de lui enfoncer une dernière fois le feutre dans l'anus. Aucune explication. Les agresseurs ont un casier à rallonge mais ni travail ni diplômes. L'un d'eux écrit en phonétique comme un gamin de 5 ans. Il a lui-même été violé à 13 ans par son père.

Engorgées par les affaires de viol en réunion et les règlements de comptes entre bandes, les deux cours d'assises du TGI de Bobigny tournent 365 jours sur 365. Beaucoup de crimes gratuits et de meurtres avec enlèvement et séquestration, auxquels s'ajoutent quelques gros dossiers de criminalité organisée (stups, prostitution, contrefaçon...) amenés par l'aéroport de Roissy, qui dépend de la juridiction. C'est la bulle d'oxygène des juges de Bobigny...


Jeudi Un homme urine dans les escaliers. « Excuse, j'ai pas vu la toilette », dit-il.

Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, ici il n'y a pas de WC publics. Tous ont été fermés à la suite de dégradations. Un seul fonctionne encore dans le tribunal des mineurs, mais il est dépourvu de papier hygiénique. Côté ascenseurs, ce n'est guère mieux. Comme dans les cités HLM, ceux-ci tombent sans cesse en panne. Récemment, un technicien est mort électrocuté en pleine réparation. C'est l'ex-juge antiterroriste de Paris Roger Le Loire qui a instruit le dossier.

12 h 45. Ebullition devant la 11e chambre correctionnelle. Pour la quatrième fois en cinq ans, le procès des violences policières présumées de Saint-Denis est renvoyé... Toujours le même raté de procédure... En juin, c'était une erreur dans la citation de l'agent du Trésor. Cette fois, elle est mal acheminée. Les avocats sont incrédules, le juge honteux, la foule en colère. « C'est désolant et inadmissible », s'insurge un juge. Une avocate constate qu'il « est devenu rare qu'une affaire soit jugée en première audience ». Erreurs d'acheminement du courier, casiers judiciaires manquants, dossiers incomplets ou perdus dans les étages : les dysfonctionnements sont répétifs. C'est un problème de moyens. « Pour qu'un tribunal soit efficace, il faut que le travail s'inscrive dans une chaîne. Et ici il y a des maillons déficients : un déficit de 20 % du personnel. » Les seize juges d'instruction traitent en moyenne entre 150 et 180 dossiers quand leurs collègues parisiens tournent autour de moitié moins. Même s'il existe un esprit d'entraide entre les juges, cela ne suffit pas à combler les manques.

Le tribunal pâtit surtout d'un trop peu de secrétaires et de greffiers. Il n'y a pas de chef de greffe, par exemple. « Mes horaires, c'est 8 h 30- 20 h 30 », confie une jeune greffière avec bac + 4.

Le TGI de Bobigny est par ailleurs sous-dimensionné. Les archives s'empilent dans les couloirs, les dossiers sur les bureaux. A l'intérieur du greffe de la 17e chambre, celle des comparutions immédiates, quinze greffières sont entassées, avec obligation de se dresser de leur siège quand passe le chariot à archives.

20 h 45. La cour d'assises rend son verdict. Douze ans de prison pour Hasid et Mourad, sept pour Aymeric. Très en deçà des réquisitions du parquet. Seul le viol sur la victime homosexuelle a été retenu, et encore sans la qualification aggravante d'actes de torture. « Une décision scandaleuse, fustige un magistrat du parquet. Pour Hasid, la peine va se confondre. Il a déjà purgé trois années. Avec les réductions de peine, il est dehors avant 2010. » La défense relativise le supposé « laxisme » du siège. « Le tribunal a appliqué la jurisprudence. Celle-ci ne retient la torture que dans les cas de souffrance physique aiguë : électricité, brûlures, entailles au couteau... » explique Benoît Dietsch, l'avocat de Hasid, auteur d'une plaidoirie remarquée. Le parquet ne fera pas appel de la décision. La victime, suicidaire, ne souhaite pas revivre l'épreuve d'un second procès.

A Bobigny, le parquet fait régulièrement appel des décisions du siège. En moyenne deux fois par jour, uniquement pour la 17e chambre. Ici, noyés dans le flux de la petite criminalité, les prévenus ont plus de chances de s'en tirer avec des peines moins lourdes qu'ailleurs, notamment en termes de stups et d'outrages. « A Bobigny, un kilo de shit, c'est entre trois et six mois, contre un an à Paris et trois ans à Mende », affirme un avocat pénaliste. D'autres voient plutôt dans cette clémence le poids du Syndicat de la magistrature (gauche, minoritaire), très fort ici, dit-on. « Certains font passer leur idéologie avant le Code de procédure », déplore un magistrat du parquet, qui dit s'autocensurer en permanence. La fracture est culturelle. Car, côté siège, certains fustigent au contraire la « logique policière » d'un parquet qui serait « de plus en plus sous l'emprise du préfet ». D'ailleurs, en catimini, quelques-uns surnomment le procureur « Monsieur le préfet »...


Vendredi « Ils sont où, les juges flexibles ? » hurle Jérémy*, 15 ans.

Il est seul dans la salle d'attente du tribunal pour enfants. Les policiers lui ont dit qu'il fallait attendre, car les juges « laxistes » (et non flexibles) manifestent contre « Sarko » sur le parvis. En cette fin de matinée, quelques centaines de personnes, magistrats, élus locaux et avocats, se sont en effet rassemblées devant le TGI pour protester contre les déclarations du ministre de l'Intérieur. Une manifestation à l'initiative du Syndicat de la magistrature. Beaucoup de juges sont restés cloîtrés dans leur bureau. Si tous s'indignent de voir le ministre de l'Intérieur « bafouer le principe de la séparation des pouvoirs », certains partagent néanmoins secrètement son constat. « On fait bloc, mais c'est une solidarité de façade », confie un juge de renom. Ici, bon nombre de magistrats par exemple s'alarment de la mansuétude de certains juges des libertés et de la détention (JLD) et de certains juges pour enfants. Ces derniers mois, des décisions de mise en liberté pour le moins surprenantes ont été prises de la part des JLD. L'un d'entre eux a voulu ainsi remettre dans la nature après un an de détention un jeune majeur soupçonné d'avoir abusé durant deux ans d'une handicapée. Aussitôt le juge d'instruction l'a contré par une demande de renvoi. Un autre JLD a aussi signé la mise en liberté d'un gros bonnet colombien impliqué dans un dossier de trafic international de cocaïne. Membre du cartel de Cali, l'individu avait pourtant fait l'objet d'une extradition de l'Amérique vers la France. « On ne peut pas d'un côté nous accuser d'entériner aveuglément les décisions des juges d'instruction et de l'autre dire qu'on est laxiste dès qu'on remet un individu en liberté », se défend un des JLD.

A l'intérieur du tribunal, certains pointent aussi du doigt les juges des enfants, dont ils ne mettent pas en cause la bonne volonté mais le manque de lucidité. « Ils sont prisonniers d'un dispositif de mesures éducatives qui les empêche de trancher dans le vif, explique un vieux magistrat. Ils trouvent sincèrement normal de mettre un SME [sursis avec mise à l'épreuve] à un mineur qui comparaît pour sa douzième affaire. Les délinquants qui passent entre leurs mains, ils les connaissent par ailleurs comme victimes. Du coup, le contexte familial et social du mineur leur paraît toujours être une circonstance atténuante. »

Comme pour Jérémy. Visage d'ange et pieds immenses, le mineur multiplie depuis l'âge de 12 ans incendies volontaires, cambriolages, vols de voitures... Et ce malgré une mesure d'aide éducative en milieu ouvert (Aemo) et un suivi d'éducateur judiciaire. « Un type sympa, l'éducateur. Avec lui, j'allais au zoo ou au McDo. » Un bol d'air pour Jérémy, dont le père bat la mère, alcoolique.

Le problème, c'est que Jérémy continue ses cambriolages avec effraction. « C'est pour le délire, tout le monde fait ça », dit-il. Il connaît déjà la suite : « Une quatrième mise en examen et un éloignement. » Encore faut-il lui trouver une place. Faute de moyens, 135 mesures pénales (liberté surveillée, placement-réparation, travail d'intérêt général...) ne sont pas exercées actuellement. « Pourquoi certains juges continuent-ils à prononcer des mesures dont ils savent qu'elles ne pourront pas être appliquées avant plusieurs mois ? » tempête une magistrate.


Lundi La 17e chambre a trois quarts d'heure de retard. Un problème d'escorte.

Les policiers qui montent quotidiennement les prévenus du dépôt au box de la salle d'audience se font attendre. Ils sont en sous-effectif. « C'est à cause de "Ben-Hur" [le spectacle de Robert Hossein à Saint-Denis], il faut du bleu sur la route », indique à l'huissier le gardien de la paix qui surveille l'audience. « Pour une fois, ironisera le président, c'est un dysfonctionnement policier et non judiciaire. »

La 17e, c'est le miroir du « 9-3 » et des handicaps sociaux qui s'y concentrent. C'est aussi la vitrine de la politique pénale du TGI de Bobigny, le « traitement en temps réel ». Un concept « fabriqué » ici au milieu des années 90 pour désengorger le tribunal et montrer que la justice fait son travail. Violences urbaines ou conjugales, outrages, rixes, vols, reconduites à la frontière et petits trafics de stupéfiants s'y enchaînent à une cadence infernale. Le lundi, lendemain de week-end, la salle d'audience est doublée avec une autre.

« Bientôt, nous ferons les trois-huit », affirme une magistrate qui ne dîne plus avec ses enfants pendant la semaine. Déjà, à la permanence du parquet, cinq magistrats, casque sur la tête, sont en contact téléphonique quasi continu avec les commissariats pour traiter des procédures en cours. Entassés dans une pièce, sans séparation entre les bureaux, ce sont souvent de très jeunes juges, tout juste sortis de l'Ecole nationale de la magistrature. Cette année, un tiers des magistrats de Bobigny ont changé. « Au petit parquet ou au siège de la 17e, c'est un peu comme au front, il faut de la chair à canon, constate un magistrat qui a de la bouteille. On presse les nouvelles recrues durant deux ans, puis on en prend d'autres. »

A la 17e, mieux vaut être au top physiquement. Qu'il soit 14 heures ou 1 heure du matin, il s'agit toujours de donner le meilleur de soi. Le moindre coup de fatigue ne pardonne pas. En août, un président qui s'était assoupi durant la plaidoirie d'une avocate s'est vu rappeler à l'ordre par le frère d'un prévenu. « Pourquoi tu dors, toi, quand mon avocate parle ? » Cela a terminé en pugilat entre la famille et les policiers. Et tout le monde a fini au dépôt.

L'escorte est enfin arrivée, on peut commencer. Depuis qu'un prévenu s'est jeté dans le public, une vitre sépare le box de la salle d'audience. A la barre, un robuste père de famille africain de 54 ans, accusé d'avoir frappé à coups de ceinturon son fils, Boubakar, 7 ans. C'est son école qui est à l'origine du signalement. Le père est déjà connu de la justice pour avoir frappé son fils de 15 ans avec un fil électrique. « Ça fait trente-cinq ans que je suis en France, je n'ai jamais eu de problèmes avec la police. Métro, boulot, dodo, voilà ma vie. Ce sont mes enfants qui m'ont envoyé cinq fois en garde à vue. » Face à lui, la très jeune juge assesseure roule des yeux ahuris. Embarrassée, de sa voix fluette : « Ce ne sont pas vos enfants qui vous envoient en garde à vue, ce sont vos méthodes d'éducation. » S'engage un dialogue de sourds. Le père : « Il a 7 ans, il ne veut écouter ni le maître ni sa mère. Si je ne le corrige pas, comment il va être à 17 ans ? Moi, je rends service à la société, je vous rends service, madame. » La jeune juge : « Il faut trouver d'autres moyens pour se faire respecter. Vous pouvez le priver de télé, de sortie, que sais-je... » « Mais madame, mon fils, il se sauve par la fenêtre. »

Entre les juges et le public, le décalage est parfois saisissant. Il l'est beaucoup moins avec les avocats. Le barreau de Bobigny est « black, blanc, beur », à l'image de la Seine-Seine-Denis. Environ un quart des avocats sont étrangers ou d'origine étrangère, souvent issus de cités. « Au départ, nos clients sont suspicieux, ils nous prennent pour des avocats au rabais, mais une fois que l'on a fait ses preuves, c'est plus facile, explique une jeune avocate d'origine africaine qui a grandi à Bondy. On sait de quoi on parle, nos familles ont parfois connu leurs problèmes. » A contrario, le siège et le parquet sont désespérément unicolores. « Moins d'une dizaine d'entre nous habitent en Seine-Saint-Denis et pas un ne met ses enfants dans les écoles où les mettent nos clients », affirme ironiquement un magistrat non politiquement correct.


Mardi Un scooter fonce sur l'entrée du tribunal avant de freiner brusquement.

Sur le terrible engin, deux jeunes sans casque. Le passager en descend, se dirige rapidement vers la gauche du bâtiment, sort un cutter de sa poche puis l'enterre dans un bac à plantes. Il peut maintenant passer sous le détecteur à métaux du tribunal. Son accompagnateur, lui, est déjà reparti sur la roue arrière aussi vite qu'il était arrivé.

11 h 30. Tribunal pour enfants. Une ado de 15 ans et demi, les cheveux en bataille, ronge son frein. « Il faut que la justice nous rembourse les tickets de métro, on est venu six fois dans le mois », lance la gamine, d'origine yougoslave, à son éducateur, qui sourit. Ce n'est pas du goût de sa mère, qui l'épie. « Vous avez qu'à m'envoyer à Guantanamo, autrement je vais me barrer avec mon pote. » L'éducateur, un grand maigre, cheveux gris, saisit la balle au bond : « Qu'est-ce qu'il fait, ton petit copain ? » La mineure : « C'est privé, ça, moi je vous demande pas de me parler de votre femme. » L'avocate commise d'office s'arrête pour parler à la mère puis repart comme une fusée. « Je suis trop ve-ner [énervée] contre elle. Ma parole, elle est trop mauvaise avocate, elle connaît même pas mon prénom, la meuf. »

15 heures. La porte de la salle d'audience du tribunal pour enfants s'ouvre. Un mineur vêtu de blanc en sort. La présidente l'a mis dehors. « J'ai eu le fou rire, c'est nerveux », dit Ahmed, 17 ans. Sa mère, elle, fait grise mine. Les deux potes avec lesquels il comparaît le retrouvent dehors. L'un des deux, Kader, 17 ans, un bon mètre quatre-vingt, est ce qu'on appelle un multirécidiviste. « C'est un caïd comme on les aime à la télé », lance Ahmed. Le « caïd », peu bavard, comparaît pour sept affaires commises en 2005. Kader, qui tire cigarette sur cigarette, risque la prison. Vols avec violence, cambriolages : le substitut du procureur a requis contre lui quinze jours ferme, quatre avec sursis et quatre-vingts heures de travail d'intérêt général. Kader a déjà connu la détention : un mois et demi. Le sursis aussi, beaucoup plus. « J'ai commencé tard, en 2003 », justifie-t-il, de crainte que l'on ne juge son palmarès trop mince. Depuis le début de l'année, Kader se tient tranquille. « Il est suivi par un éducateur judiciaire et a repris une formation en BEP », précise sa jeune et dynamique avocate. Cela devrait éviter à Kader la détention. « On reproche au tribunal de trop longs délais de jugement, mais parfois cela permet au gamin de se récupérer », note un juge des enfants.

Pour certains magistrats de Bobigny, la justice des mineurs devrait en 2006 recourir plus souvent à la détention. En écho, cette lettre écrite par un proviseur de la Seine-Saint-Denis au tribunal : « La justice prône le côté éducatif et préventif, alors que nous attendons d'elle le répressif. » Le litige concerne une affaire de viol dans le collège. Si l'on en croit le chef d'établissement, le parquet aurait voulu éloigner la victime, et non l'agresseur ! « Je n'ai pas appliqué cette demande », avoue le proviseur, qui dit avoir exclu définitivement l'agresseur de son établissement et protégé la victime dans ses allées et venues grâce à des médiateurs. « Nos établissements ne peuvent pas dysfonctionner sans cesse à cause d'une poignée connue de la justice mais qui jouit du sentiment d'impunité », conclut la lettre.

A la suite des critiques du préfet de Seine-Saint-Denis, une juge des enfants de Bobigny avoue se remettre en question. Certains susurrent désormais qu'ils vont saisir plus souvent le juge des libertés et de la détention (2). Aujourd'hui, en moyenne, deux ou trois mineurs sont envoyés chaque semaine en détention. « Une fois sur quatre par rapport aux réquisitions du parquet. » Les juges des enfants se plaignent d'être noyés sous le flux incessant de la petite délinquance de voie publique, d'où découlent parfois des déférements abusifs. Ainsi, le cas de cette petite Roumaine de 15 ans et demi que le parquet a demandé de mettre en examen pour escroquerie car elle mendiait en laissant croire qu'elle était sourde et muette. « Je vais bien sûr rendre un non-lieu », affirme le juge.

C'est l'heure du jugement de Kader. A la barre, les trois mineurs dominent les juges, qui ne sont pas sur une estrade. Tout un symbole. Kader échappe comme prévu à la prison. Il écope de trois mois avec sursis avec liberté surveillée jusqu'à 18 ans, de quatre-vingts heures de TIG et enfin de cinq mois de sursis simple, mise à l'épreuve avec un suivi pendant deux ans par le service éducatif. La mère de Kader a retrouvé le sourire et le mineur sa gouaille. « Je rentre avec ma darone [mère], ça lui fait plaisir », dit-il à ses potes.


Mercredi Un grand costaud flanque des coups de poing sur la vitre à l'accueil.

L'hôtesse, sans se démonter : « Monsieur, l'audiencement n'est pas encore fixé. - Pourquoi tu ne veux pas me dire ? - Parce que je ne suis ni voyante ni marabout, monsieur. »

L'individu part en marmonnant. Un rien dérangé, il est convoqué pour s'être déshabillé devant des contrôleurs de la RATP. « La France, c'est de la m***** », ronronne-t-il sur le parvis. Voilà qu'il s'en prend désormais à un des vigiles de l'entrée. Echange de noms d'oiseaux en arabe. L'hôtesse s'interpose et conduit l'incongru visiteur à l'audience. « Il vous faut un avocat, monsieur, pour être jugé », lui dit l'huissier. « Pas besoin d'avocat, moi. - C'est obligatoire. Il faut faire une demande d'aide judiciaire. » Le type repart avec un formulaire de demande. « Bon débarras ! » dit l'hôtesse. Derrière sa vitre, l'employée confie « ne plus supporter ce tribunal ». « Je suis trop souvent seule », dit-elle. L'un de ses collègues est en stage, l'autre en congé maladie. Elle voudrait changer, mais l'administration refuse. Alors, elle continue à essuyer parfois insultes, crachats et menaces. Avec le sourire, si possible. « Il faut désamorcer l'agressivité. Autrement, le ton monte et c'est fini. Ici, vous savez, il n'y a pas beaucoup de bonheur. »

A Bobigny, même le voleur à la roulotte a des problèmes psychologiques. « Environ deux prévenus sur trois, précise une magistrate du parquet. Pourtant, beaucoup n'ont jamais été repérés ou suivis comme tels. Ça pose le problème de l'état de la pédopsychiatrie en France. Sans compter les problèmes de toxicomamie. Ici, on grandit quasiment avec un joint dans la bouche. »

« Sous quel régime matrimonial êtes-vous ? » interroge la magistrate. Etonnée mais pas troublée, une mère de famille africaine répond en riant : « Tous les jours, presque. » Gênée, la juge explique avec pudeur à la dame qu'elle ne veut pas connaître la fréquence de ses rapports sexuels mais les conditions du contrat de son mariage. A Bobigny, les magistrats se heurtent à la barrière du langage. « La vraie fracture est là, nous ne donnons pas aux mots le même sens », explique une avocate spécialisée dans les mineurs. Ici, les anecdotes sur les quiproquos linguistiques ne manquent pas. Il y a quelques années, un juge a demandé à un prévenu de parapher une déposition. Voyant que celui-ci n'avait pas compris, le magistrat lui a précisé qu'il voulait « un petit zizi ». Le prévenu a aussitôt dessiné un sexe sur chaque feuillet de son audition. Des photocopies de l'oeuvre ont ensuite circulé dans tout le tribunal. Dans l'autre sens, la compréhension n'est guère meilleure. Une avocate à qui un mineur disait « mitonner » a cru que celui-ci lui parlait de cuisine, alors qu'il s'agissait de « mentir ». A une mère africaine qui répétait sans cesse que son mari lui faisait l'effet d'une « tartine beurrée des deux côtés », une magistrate a fini par demander une explication. « C'est parce que je ne sais comment le prendre, madame le juge », a répondu la dame.

« Tergiverser », « transgresser » sont des mots, par exemple, qu'avocats et magistrats doivent expliquer en permanence. « Après l'énoncé de leur jugement, certains prévenus ne savent toujours pas à quoi ils ont été condamnés, explique un policier qui travaille aux escortes. C'est nous qui leur faisons le topo quand on redescend au dépôt. » Régulièrement, des justiciables atterrissent au bureau d'information pour avoir une explication de texte de leur jugement.

22 heures. La 17e chambre vient de libérer coup sur coup deux clandestins pour nullité de procédure. Une boulette de la police... Celle-ci a oublié de prolonger la garde à vue des clandestins. Du coup, leur refus d'embarquer a été notifié plusieurs heures après l'expiration du délai légal. « Vous êtes libre, mais attention ! Cela ne régularise en rien votre situation », avertit le président. Dans le box, le clandestin africain ne comprend rien à la situation. Son avocat lui explique qu'il est libre. Il remercie Dieu. C'est le président lui-même qui a soulevé la nullité de la procédure, alors que l'avocat commis d'office n'avait rien vu. « Une question d'équité », justifie le magistrat, par ailleurs juge des libertés et de la détention. De quoi donner du grain à moudre au parquet...


Jeudi Des hurlements retentissent. Un policier se précipite. Les cris proviennent du tribunal pour enfants.

Une jeune mère d'origine algérienne vient d'arracher sa petite fille de 3 ans et demi des bras de son père. Le couple se dispute l'enfant. Le père, d'origine africaine, est convoqué ce matin chez le juge pour avoir lui-même enlevé sa fille des bras de sa mère un mois plus tôt. Son ex-compagne l'attendait à l'entrée du tribunal. En larmes, hystérique, la mère prend son enfant à témoin. « Dis-lui à ton père que tu veux rester avec moi, que tu ne l'aimes pas. » Puis, se tournant vers le policier : « Il ne s'en est jamais occupé et maintenant il la veut pour lui. » Direction, le bureau du juge des enfants. Finalement, la magistrate laissera l'enfant à sa mère. Le père n'a pas reconnu officiellement sa fille. Il va le faire.

Violences conjugales à la 17e. « Il m'a cassé toutes les dents de derrière. Aux enfants, il dit : "C'est moi l'homme, je suis le plus fort." J'ai peur de lui. » Sylvianne, 25 ans, Réunionnaise, regarde en larmes son « homme », qui rit dans le box. Lui, 23 ans, d'origine sénégalaise : « Ma parole, j'aurais dû te tuer. Tu vas m'empêcher de voir mes enfants, je vais te crever, espèce de p***. » Dans le box, le prévenu fait des bonds. Le président : « Monsieur, vous n'avez pas l'air de vous rendre compte que vous êtes dans un tribunal et, qui plus est, dans une situation très grave. » L'« homme » : « Avec tout le respect que je vous dois, c'est une menteuse, une comédienne, elle fait du vaudou. On est là pour dire la vérité, vrai ou faux ? Moi je suis sénégalais, je suis pas comme ça. » Son ex-compagne au président : « Il n'a pas reconnu les enfants, mais il me harcèle. » Le prévenu au président : « Mais regardez comme elle parle. » A son ex : « Ils n'ont pas besoin de savoir tout ça ici. » A nouveau vers le président : « Elle m'empêche de voir mes potes, de faire des nuits blanches, elle attend toute la nuit que je rentre. » Le président : « Vous la mordez, monsieur, vous la frappez, vous lui crachez dessus. Même dans les locaux de la police, vous l'avez agressée. Ça s'est passé devant trois policiers. Pourquoi vous n'êtes pas capable de vous contrôler ? » Lui : « Elle fait la récalcitrante, c'est normal que je fasse le récalcitrant. »

En Seine-Saint-Denis, depuis mars 2005, huit femmes ont été tuées par leur compagnon ou ex-compagnon. Très souvent celles-ci avaient porté plainte contre l'homme qui les frappait depuis des années. Mais ni les mesures d'éloignement ni les condamnations n'ont pu dissuader ces hommes de les tuer.


Vendredi Assise sur une chaise, une Africaine a déboutonné son corset pour allaiter son enfant.

A côté d'elle, debout, un couple qui n'en est plus un se déchire à coups d'injures et de menaces. Nous sommes aux Affaires familiales, au deuxième étage du tribunal. Plus de quatre-vingts personnes attendent, entassées, que l'on traite leur dossier de divorce, de garde des enfants ou de surendettement. Mauvaise nouvelle : une greffière annonce du retard dans les dossiers. « C'est le contraire qui serait étonnant », lâche une avocate à haute voix. Ici, les familles surendettées patientent près de six mois pour voir leur dossier traité. Au pied de la porte de l'ascenseur, un avocat s'insurge contre le retard du représentant de la partie adverse, qu'il finit par appeler à son cabinet. Il tombe sur l'assistante, qu'il appelle « mon petit lapin ». On lui raccroche au nez...

22 heures. 17e. A cette heure de la nuit, il n'y a plus de chichis entre flics, huissiers et avocats. Après onze heures d'audience, impossible de tricher : les cheveux sont décoiffés, les traits tirés et les bons mots de plus en plus rares. A l'extérieur de la salle, tout le monde se mélange avec tout le monde : parties civiles, voyous, flics, conseils de la défense et victimes. Cela crée une drôle d'ambiance qui peut influer sur le cours d'une audience.

Coup de théâtre : un juge du parquet vient de se faire voler son portefeuille dans son bureau. Récemment, un procureur a subi le même sort avant de retrouver ses papiers dans une poubelle. Vols de portables, d'ordinateurs ou de sacs à main : les voyous ne reculent devant rien, et surtout pas devant les affichettes qui proclament de ne pas enfoncer telle porte ou entrer dans tel couloir. Ici seuls la présidence et le secrétariat général sont protégés par un Digicode.


Lundi « Mon fils profite de la loi qui ne le met pas en prison. »

15 heures, tribunal pour enfants. Un père comorien a dénoncé son fils au commissariat. Celui-ci, âgé de 15 ans, a cambriolé son voisin. Le père veut le renvoyer aux Comores. Il agite une lettre d'une association comorienne qui a écrit au juge des enfants pour que la police oblige le gamin à embarquer dans l'avion. Le fils a déjà refusé par deux fois de partir, provoquant un pugilat à l'entrée du cockpit.

Entre le fils et le père, serveur dans un bar de nuit, le dialogue est rompu. « Au moins, aux Comores, s'il vole, la police et la famille vont le corriger. Et il perdra le goût de recommencer. » Une Aemo a été prise il y a quatre mois mais n'est toujours pas effective. « Mon fils salit mon nom. Si le gouvernement veut qu'il reste en France, alors, qu'il s'en occupe. Moi, je veux que la police arrête de m'appeler toutes les semaines pour aller le chercher au poste. » A côté, debout devant une porte, une avocate, par crainte ou ras-le-bol, fait les questions et les réponses. « Alors, ce petit qui vous dénonce ? Il se trompe, c'est ça. » Elle note. « Vous ne le connaissez pas ? Ah ! vous le connaissez pas plus que ça, d'accord. » Elle note encore. Réveil de la mère : « Mon fils, il n'a jamais eu de problèmes avec la police. Les flics inventent tout ça. - Ok, je comprends. » L'outrage et la rébellion contre les forces de l'ordre sont au coeur des litiges entre policiers, magistrats et avocats. Les avocats mettent un point d'honneur à trouver des erreurs de procédure et, lorsqu'il y en a, les juges classent les dossiers. Ce qui a le don d'irriter les forces de l'ordre. « La police a tendance à oublier que l'on doit respecter le droit », souligne un juge des enfants.

Beaucoup d'avocats du barreau hésitent à travailler avec les mineurs. Trop pénible. « Certains nous prennent pour des clowns, ils viennent les mains dans les poches, nous parlent mal. Et en plus il faut se farcir les parents », résume l'un d'entre eux. Heureusement, d'autres se sont spécialisés dans leur défense. Depuis 1994, une commission mineurs qui regroupe cent quinze avocats assure un système de permanence. Lorsque l'infraction est complexe, c'est le même avocat qui suit le dossier. « IIs sont effrayants en bande, mais, individuellement, ce sont des gamins attachants, explique une jeune conseil. L'avocat a un rôle à jouer dans le parcours du mineur. A condition de ne pas faire trop de victimisation. » A une psychologue qui lui demandait qui il aimait, un mineur multirécidiviste a répondu : « Mon avocate, ma juge et ma mère... » "

al-x
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